samedi 28 mars 2009
Production _ diffusion : réflexions sur l’art contemporain et sa diffusion à l’ère des médias interactifs.
Les sites artistiques sur Internet
Résumé :
La question de l’art est liée à la présence ou l’absence d’une institution médiatrice qui consacre l’œuvre. Qui, sur l’internet, peut nous mettre en rapport avec une œuvre artistique et dans quelles conditions ? L’analyse des écrans d’accès aux œuvres permet d’observer les étapes de cette médiation et révèle deux nouveaux acteurs : le lecteur qui devient à la fois scripteur et prescripteur de l’art et les moteurs de recherche qui catégorisent l’art comme un produit. La polyphonie des « adresses-titres « des sites est le reflet de cette multiplicité des acteurs et des logiques en jeu : technique, économique, communicationnelle et artistique. La question de la médiation renvoie aussi à la place que les artistes donnent à l’art dans la société et les sites sont définis comme des espaces publics d’échanges ou des dispositifs de contestation sociale.
Abstract :
A work of art is dependant on the presence or absence of an institution that contributes to its identity. How are we introduced to art on the internet and who does it ? The analysis of screens giving access to works of art shows the stages of this mediation and reveals two new mediators : the reader who also writes and prescribes what art is and the search engines that equal art to a mere product. The polyphony of the « addresses-titles « reflects the numerous agents and the technical, economical, communicationnal and artistic logics at stake. Eventually, the different kinds of mediation reveal the part attributed to art in our society and artists design very different sites as they think of them as public spheres of exchange or as a means of social protestation.
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Le net.art et sa propre diffusion
Depuis la mise en abyme de la fonction institutionnelle du musée par Duchamp et les surréalistes, les relations entre cette institution et les artistes ont pris des formes variées. Les œuvres se déroulent ou s’exposent dans les rues ou dans les chambres comme «avec le parcours urbain « Chambres d’amis « à Gand (1985)» (Francblin & Sterkx, 2000, p. 88) par rejet du musée. L’artiste s’empare, au contraire, du musée comme Buren au musée Guggenheim à New York, ou encore prend en charge la fonction de conservateur comme Joseph Kosuth dans une installation comme « the Brooklyn Museum Collection : The Play of the Unmentionable « (1990) qui veut déstabiliser les attentes des visiteurs en matière d’exposition (Papadakis, 1991, p. 23). L’ensemble de ces pratiques érode la frontière entre l’objet d’art et la situation de communication dans laquelle il s’insère, ce qui correspond non seulement à une prise de position sociale de l’artiste, mais aussi à une évolution du concept d’art qui englobe aujourd’hui sa valeur d’exposition : « Bertrand Lavier est l’un des premiers à avoir mis le doigt avec autant de précision sur une valeur nouvelle qui s’attache à l’œuvre d’art contemporaine et que l’on pourrait appeler sa valeur d’exposition. Désormais une œuvre d’art, en plus de ces qualités expressives et esthétiques, en plus de contenir implicitement l’histoire des formes, doit prendre en compte son propre mode d’exposition «(Millet, 1987, p. 282). À la remise en cause des formes de médiation de l’œuvre d’art, s’ajoute donc une double évolution de ce que l’art peut être : une œuvre renvoyant à sa propre situation de communication, conçue plus comme un instant fugace, une rencontre indéfiniment renouvelable, que comme un objet fini que l’on contemple. « Les années 70 ont consacré l’artiste non plus comme producteur d’objets mais comme créateur de situations dans lesquelles la créativité du public peut se déployer «(Bureaud, 1999, p. 107). Cette redéfinition est poursuivie depuis les années 80 par l’art de communication s’appuyant sur les technologies de communication comme le minitel. Ainsi que l’évoque Annick Bureaud, l’art sur internet est très proche de réalisations comme « la plissure du texte de Roy Ascott en 1983 ou encore les projets de Bob Adrian (The world in 24 hours, 1982) « (Bureaud, 1999, p. 107).
Le net.art est une part intégrante de cet art de la communication dont Frank Popper décrit la spécificité : « The view that the various telecommunications art practices present a definite coherence and specificity on a technical level can be extended to the aesthetic dimension. The aesthetic specificity of telecommunication, and Communication art in general, which is closely related to its technical specificity, concerns both its creation and reception, which in this field become merged more than in any other art form [...] Although interaction between sensorial and intellectual elements as well as the idea of participation and interactivity between artist and the general public in many countries are characteristics present in other branches of electronic art (and particularly in Computer Art), it is in the Communication Arts that it finds its purest expression « (Popper, 1993, p. 139).
Une interrogation sur les modes d’accès à l’art sur l’internet rencontre donc nécessairement cette triple complexité des formes sociales de la médiation à l’art et des légitimités de ces formes, de la définition de l’œuvre comme rencontre, interaction et mise en abyme de sa propre communication, et de l’exploration des technologies de l’information et de la communication à la fois support, matière et propos du net.art. Ainsi, tout en souhaitant élucider les enjeux des nouvelles formes de médiation à l’art sur l’internet, nous ne pourrons faire l’impasse sur ces questions, tout en nous demandant essentiellement ce que de telles propositions artistiques impliquent pour l’internaute visiteur du site.
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Corpus
• Les nouveaux médiateurs : scripteurs-prescripteurs
• Les « adresses « polyphoniques des sites : un enjeu poétique
• Distinguer l’objet et l’intention artistiques : le retour de l’aura
• La médiation à l’art sur l’internet : un nouvel espace public
-- L’artiste créateur de lien social
-- L’artiste rebelle, l’art agitateur social
Avec l’internet, l’art se libèrerait-il enfin du musée ? Le web est-il une alternative aux galeries d’art ? Qui assure alors la médiation et dans quelles conditions ? Les acteurs de la médiation à l’art sur l’internet sont aujourd’hui nombreux : musées et galeries virtuels en rapport ou non avec une institution réelle, « e.magazines « issus ou non d’une revue papier, portails, sites personnels et, au final, moteurs et index de recherche. À cette diversité des acteurs, il faut ajouter la diversité des œuvres ainsi proposées à l’internaute : œuvres réalisées sur des supports divers et dont on donne un aperçu avec une image, un peu comme dans un catalogue, ou œuvres réalisées sur des médias informatisés, mises sur le réseau ou faites pour le réseau.
La trentaine de sites que nous avons observés correspondent aussi bien à des revues d’art, des galeries virtuelles que des sites personnels d’artistes diffusant leurs œuvres. Nous avons cependant écarté les sites des musées ou de galeries réelles qui créent leur site sur l’internet et qui rencontrent des problèmes spécifiques notamment de relation entre institution « réelle « et virtuelle. Dans un deuxième temps, nous avons restreint notre analyse aux problématiques posées par les sites d’artistes diffusant des œuvres créées par et pour l’internet. Nous souhaitions ne pas passer à côté des questions liées au circuit fermé «promotion-œuvre» sur l’internet qui est une évolution particulière de la diffusion de l’art et qui renvoie à la question fondamentale du rapport support-médium-matériau du net.art.
Les artistes contemporains questionnent en effet les termes de cette médiation : une médiation marchande, alors que justement ils souhaitent dénoncer cette marchandisation de l’art, une sacralisation d’objets qui perdent leur fonction « d’être pratiqué « (Baudrillard, 1968, p. 121) comme dans les musées alors qu’ils souhaitent un art vivant du quotidien, une spectacularisation comme à la télévision, etc. Quelles que soient leurs décisions sur la façon de présenter leur travail, ils prennent nécessairement position par rapport à des fonctions médiatrices existant dans les structures traditionnelles de diffusion des œuvres d’art et qui prennent une forme nouvelle avec l’internet.
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Les nouveaux médiateurs : scripteurs-prescripteurs
L’art est étroitement dépendant des structures qui à la fois l’abritent et l’habitent. L’habitent dans la mesure où les conditions et le contexte d’exposition participent de l’expérience artistique : « L’expérience esthétique n’est [donc] jamais immédiate : elle se met en forme à partir des dispositifs de production et de diffusion des objets et relations culturelles «(Caune, 1999, p. 219). L’abritent parce que ces mêmes dispositifs donnent à voir l’œuvre notamment en spécialisant un lieu à cet effet.
« La scène, l’église, le salon, la page de journal, l’écran ont longtemps été les lieux traditionnels de l’énonciation esthétique. Aujourd’hui, certains de ces espaces, comme le salon, ont disparu ; d’autres, comme l’église, ont perdu leur vocation à réunir la communauté dans une participation affective ; d’autres enfin, comme la scène et l’écran, sont marqués par des logiques spectaculaires et médiatiques. En revanche, des lieux affectés à des fonctions précises sont détournés pour servir de cadre à des prises de parole : le mur, la place du village, la rue, la friche industrielle deviennent des espaces d’énonciation qu’il faut examiner en fonction des potentialités qu’ils offrent à la réception esthétique. Ces nouveaux espaces ne proposent pas seulement de nouvelles conditions à la parole expressive, ils organisent d’autres cheminements de la réceptivité, d’autres modalités par lesquelles les structures expressives de l’objet artistique s’impriment dans notre sensibilité et notre imaginaire»(Caune, 1999, p. 224).
La médiation aux œuvres sur l’internet est d’abord du texte, non seulement celui du navigateur et des moteurs et index de recherche qui proposent des rubriques : « entertainments «, « humanities », mais le texte de l’utilisateur qui produit une définition de la forme artistique à laquelle il souhaite accéder : « visual arts »,
« multimedia arts », « interactive art », pour obtenir des listes de sites indexés en ces termes.
L’internaute qui recherche des sites artistiques sur l’internet fait l’expérience peu banale de ne pas trouver ce qu’il cherche après qu’on lui ait demandé de le définir.
Notre travail de recherche de sites nous a montré la difficulté qu’il y a à trouver des œuvres créées pour le web. Chacun des termes que nous avons utilisé, nous a en effet renvoyés sur des sites qui pouvaient présenter des œuvres reproduites sur le web mais non conçues pour le web, et l’idée de vouloir sélectionner les sites en fonction du statut du locuteur est apparue tout aussi vaine. Quelles sont les raisons d’un tel échec ?
La démarche, en apparence simple, consiste à anticiper ce que l’on peut trouver sur le web et à utiliser le mot juste pour le qualifier. L’internaute doit donc exprimer ses attentes sous la forme d’un mot-clé censé subsumer la totalité d’une pratique artistique à laquelle appartiendrait l’œuvre. Ainsi, avant de parler d’art interactif, il faut considérer la forme de cette médiation interactive qui consiste à représenter l’art sous forme d’essence et à instituer l’internaute scripteur comme celui qui peut y accéder. L’internaute fait surgir les œuvres d’art en prescrivant ce qu’elles doivent être, au double sens d’écrire avant et de commander. Une telle opération apparaît donc finalement comme assez périlleuse, l’internaute ne se sentant pas nécessairement l’âme d’un démiurge faisant surgir du verbe (ici d’ailleurs plutôt du nom) les merveilles du monde artistique.
Les rubriques des moteurs de recherche semblent remédier à cet état de fait en proposant justement des enchâssements de mots-clés qui donnent à penser que la recherche sera prise en main. Elles demandent cependant, là encore, un travail réflexif sur la nature de l’art. Les moteurs de recherche que nous avons utilisés comme Yahoo !, Altavista, ou Metacrawler proposent des rubriques « arts », qui reposent sur un prédécoupage du champ artistique. Ce prédécoupage correspond à différents critères qui n’ont rien à voir avec l’histoire de l’art telle que les musées nous l’enseignent. Il repose, pour Yahoo ! par exemple, (http://dir.yahoo.com/Arts/) sur des critères économiques d’accès à la culture : « booksellers «, « companies «, sur des critères politiques :
« censorship » sur la nature de l’information demandée, recherche ou spectacle : « criticism and theory »,
« awards », sur le type de locuteur : « artists », « institutions », sur une typologie des arts « design artv»,
« visual arts », « performing arts », etc. Ces rubriques amènent l’internaute à s’interroger sur le statut de ce qu’il recherche et à opter pour des catégories dont il ne saisit pas nécessairement la nature. Elles contraignent, de plus, l’utilisateur à considérer son rapport au site artistique comme faisant partie d’un ensemble d’autres activités possibles en relation ou non avec l’exposition d’art.
En fait, les mots-clés à rédiger par l’internaute et les rubriques proposées par les moteurs reposent sur une représentation des œuvres d’art comme instances particulières dont on peut isoler un trait qui permet de les classer, de les ranger dans des familles, des catégories. Ils nient la diversité des formes artistiques et leur statut particulier. On ne peut manquer d’évoquer à ce propos les analyses de Suzan Stewart « She shows how collections, most notably museums -- create the illusion of a world by first cutting objects out of specific contexts (whether cultural, historical, or intersubjective) and making them stand for abstract wholes «. Si le musée et l’État avec lui nient la dimension sociale de la production de l’œuvre d’art et l’isolent pour mieux en préserver l’inaccessibilité et garantir une essence de l’identité nationale, on peut faire l’hypothèse que les moteurs de recherche recourent à la même décontextualisation en rapport avec une logique de marché qui nie également les spécificités sociales au profit d’une marchandisation de produits tous équivalents sur le plan du statut si ce n’est sur celui du prix.
Ce travail de définition de l’art sous forme de rubriques et de mots-clés a pour pendant celui de l’artiste ou du réalisateur de site. Il rédige un texte, les métadonnées, pour que son travail soit catégorisé, ce qui en assure théoriquement une indexation adéquate sur les moteurs de recherche. On peut faire l’hypothèse que certains réalisateurs de sites ne donnent que des indications minimales (voire par défaut) pour qualifier leur site, laissant au moteur le soin de trouver à l’intérieur du site même de quoi permettre une identification. Ce qui nous importe, c’est que l’artiste réalisateur est amené à qualifier lui-même son œuvre -- ce que certains artistes ont toujours choisi de faire -- mais dans des catégories et avec des termes qui anticipent sur des indexations de moteurs de recherche qui, comme nous l’avons vu, ont d’autres critères que l’expressivité artistique.
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